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«Mon passé…»
Je répète ces mots à satiété, je les fais tourbillonner dans ma tête, je les psalmodie comme une prière, une formule magique, un « sésame ouvre-toi » dont le pouvoir serait de me déposer sans délai, en abolissant toutes les distances, en évitant tous les écueils, au centre de cette forteresse du souvenir que mon cœur a pétrifiée un soir d’octobre 1960, quand j’ai quitté l’aéroport Tan Son Nhut de Saigon pour m’envoler vers la France.

Ce soir-là, lorsque je m’étais retournée pour la dernière fois, ma mémoire avait définitivement fixé une image : celle d’un groupe de personnes – parents et amis -, les yeux brillant de larmes, le regard que la pénombre creuse en d’immenses flaques noires et les mains, plus claires, agitant l’air comme un vol d’oiseaux, dans un ultime adieu.

Longtemps ma mémoire s’est nourrie de cette image qui, au fur et à mesure du temps, s’est épurée au point de s’être vidée de sa substance émotionnelle. Et aujourd’hui, il me semble n’en conserver qu’un croquis élémentaire. Je m’efforce de redonner chair à ce souvenir, j’essaie de nie rappeler quelque chose de vivant, d’évoquer une scène Précise comme par exemple une conversation, une voix ou un éclat de rire, mais rien ne vient à mon esprit.

Je ne cesse de me demander si le pays que je vais retrouver va correspondre à l’image qui a survécu en moi. Durant ces longues années, je me suis souvent dit que les visages avaient dû se rider, les cheveux blanchir… vais-je reconnaître les miens? Saigon est devenu Hô Chi Minh-Ville… est-ce que j’y retrouverai le théâtre de mes jeunes années?

J’ai bouclé mes valises. C’est la première fois que je voyage avec autant de bagages : deux sacs dont un immense où j’ai entassé tant bien que mal des médicaments, des fortifiants, des vitamines de toutes sortes… J’ai aussi acheté du chocolat en grande quantité, des bonbons, du fromage, du pâté, des gâteaux… tout ce qu’on trouve dans un Prisunic parisien et qui passe là-bas pour des denrées de luxe que ma famille n’a probablement pas les moyens de s’offrir.

Je n’ai plus rien d’autre à faire après cette fièvre d’achats que de regarder passer les heures. J’attends. J’ai hâte de mettre un terme à ce temps mort, je voudrais me trouver déjà au jour du départ.
J’avoue que ce n’est pas sans une certaine angoisse que je me rends à l’aéroport de Roissy. À l’enregistrement des bagages je me sens étrangère au groupe de voyageurs vietnamiens dont la joie de revoir le pays est éclatante. Comme je me tiens légèrement à l’écart, une jeune femme s’avance vers moi et me demande si je parle vietnamien. Lire plus sur Le retour

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