À L’ORPHELINAT 2

Nous passâmes ensuite au préau où une guirlande de petites filles se tenait par la main tout en dansant et en chantant dans une langue que je ne comprenais pas. Au sol, une autre enfant gisait, les yeux clos, les bras croisés sur la poitrine. C’était la Belle au bois dormant que le chœur avait pour mission de réveiller de son chant. Je les trouvai très gaies et l’avenir me parut moins sombre. C’est alors que je constatai avec stupeur qu’il n’y avait parmi elles aucune Vietnamienne, qu’elles étaient toutes métisses, comme moi. La plupart étaient brunes, mais certaines d’entre elles avaient des cheveux clairs et des yeux transparents comme ceux des chats. Je n’osais pas regarder en face leurs prunelles que je trouvais sans expression, presque éteintes, si bien que je ne pus réprimer un sursaut quand l’une d’elles s’adressa à moi. Longtemps je fus désorientée devant l’énigme de leur regard. Comme je le fus devant celle de leur langue heurtée et sans musique. Marie me conseilla d’apprendre très vite à parler le français si je ne voulais pas être sévèrement punie. Je la crus sans peine car on voyait sur tous les murs des panneaux interdisant l’usage du vietnamien.

– Sauf les premières semaines, ajouta-t-elle, car tu es nouvelle.

Elle n’était là que depuis un an et semblait prendre plai¬sir à bavarder avec moi dans un langage qui lui demeurait encore proche. Quant à moi, je ne savais combien de temps je mettrais à apprendre une langue aussi difficile. Je pensai aux paroles de ma grand-mère : «Tu es un alliage, ni or ni argent.» Or voici que me trouvant parmi les miens, des alliages, je continuais à me sentir étrangère, seule dans mon coin à écouter mes semblables pépier dans un parler qui ne parvenait pas à mon entendement.
À l’heure du repas, une centaine d’enfants s’engouf¬frèrent dans une salle immense. J’avais perdu Marie et ne savais où me mettre ni que faire. J’étais affolée; je me tins à l’écart. Celles qui continuaient à avancer me dévisageaient curieusement en chuchotant des choses que je crus déso¬bligeantes. J’avais honte. Une demoiselle fendit le groupe, me prit la main et me conduisit à ma place. En effet, je ne pouvais me tromper. Tout était déjà marqué à mon chiffre, le 238 : ma place à table, ma timbale, ma serviette.
– Et c’est la même chose pour ton lit, tes draps, ton missel… m’expliqua la jeune fille.
Elle s’appelait Eugénie. J’ignorais qu’il était de coutume à l’orphelinat que certaines grandes prissent sous leur protection les petites de leur choix. J’avais plu à Eugénie.

Elle rejoignit sa table située fort loin de la mienne car nous étions placées par catégories d’âges. Les grandes avaient le droit de refuser les mets qui leur déplaisaient. Elles se servaient seules, recevaient fréquemment une entrée ou un dessert supplémentaires, faveur qui leur permettait de garder un fruit ou un gâteau qu’elles pouvaient offrir à leur protégée plus tard.
Le réfectoire, maintenant au complet, attendait immo¬bile le bénédicité dit à haute voix par une religieuse, debout sur une chaire. Je me sentis perdue. À un signal, toutes s’assirent d’un seul mouvement et mangèrent en silence pendant qu’une autre religieuse lisait des passages de l’Évangile d’une voix recueillie. Ne comprenant pas un mot de la lecture, je m’ennuyais. Mais je n’étais pas fâchée d’être condamnée au silence : je ne savais pas le français et mes voisines n’avaient pas le droit de s’exprimer en vietnamien. Tout était donc bien ainsi.

Bientôt, à un second signal, le réfectoire fut envahi d’une vaste clameur. Tout le monde parlait en même temps, très fort. C’était comme si on avait libéré un torrent dont les eaux se seraient mises à gronder soudain. Je ne disais rien, la nourriture me paraissait fade et le riz me manquait. Les yeux baissés sur mon assiette, je piquais distraitement la nourriture de ma fourchette. Je n’avais pas faim. Je regardais sans voir la forme sévère de la religieuse dressée devant moi. Ici on ne pouvait se lever de table sans avoir fini son assiette. Je vis ses lèvres remuer sans qu’aucun son parvînt à ma compréhen¬sion. Dès qu’elle eut tourné le dos, mes voisines s’empressèrent de terminer la nourriture que j’avais délaissée, plus pour calmer leur faim que par souci de me venir en aide.

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