À L’ORPHELINAT

Saigon-pagode-Giac-Lam

L’orphelinat était une grande bâtisse entourée de hauts murs gris semblables à ceux d’une prison. Devant le portail noir ma mère sonna. Une religieuse survint qui nous guida le long d’une allée de gravier jusqu’au parloir. Là une autre religieuse prit la valise, qu’elle emporta. Je ne revis plus jamais cette valise qui était théoriquement mienne et que je n’avais pas encore eu l’occasion de toucher. Nous attendîmes dans le parloir désert, assise chacune sur une chaise. Les minutes passèrent. Dans le silence, le tic-tac que faisait l’horloge au mur prenait des proportions déme-surées. Mon cœur cognait dans mes tempes. J’essayais de détourner mon attention vers le sol dallé où des liserons mauves s’entrecroisaient indéfiniment. Je choisis une tige à mon pied et la suivis dans ses circonvolutions jusqu’à ce que mon regard atteignît la diagonale opposée, à l’autre extrémité de la pièce. Ma mère, très droite sur la chaise, triturait nerveusement le pan de sa tunique, les yeux rivés sur la porte d’entrée. Une religieuse parut, nous annon¬çant que toutes mes affaires personnelles porteraient désormais le numéro 238. Cela dit, elle nous conduisit dans une autre pièce où je fus inscrite sur le registre de l’orphelinat sous le nom d’Éliane Tiffon, numéro 238. Ainsi aucun doute n’était plus possible. Je ne reverrais plus jamais ma mère, ni ma grand-mère, ni la ville de Tuyên Quang.

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Pendant ce temps, ma mère bavardait avec une jeune fille d’une vingtaine d’années du nom de Germaine. Dix ans plus tôt, sa mère l’avait conduite ici, un matin, tout comme la mienne. Ma mère lui glissa un billet dans la main, la priant d’être bonne avec moi. La jeune fille le lui promit, puis rangea prestement l’argent dans la poche de sa jupe.
Nous passâmes dans un autre bureau où nous attendait la mère supérieure. Après nous avoir offert des chaises, elle s’approcha de moi, posa la main sur ma tête, disant :
-Tu auras ici une nouvelle famille – puis, se tournant vers ma mère : Nous lui donnerons une instruction et une vie meilleure que celle qui l’attendait. Ne soyez pas triste.
Et elle sortit, nous laissant seules. Ma mère me prit dans ses bras en pleurant.
-Je ne peux pas faire autrement, me dit-elle dans les cheveux. Ne m’en veux pas. Que Bouddha te protège !
Je ne lui en voulais pas. J’étais totalement dépassée par les événements.
La mère supérieure revint peu de temps après, accompagnée d’une fille de mon âge.
-Voici Marie, me dit-elle. Elle te montrera le dortoir, le réfectoire, et te présentera à tes camarades. Dis adieu à ta mère.
Marie me prit la main, m’entraîna hors de la pièce. J’entendis ma mère sangloter sans retenue. Des larmes brouillaient ma vue. Sur le seuil je me retournai. Elle portait une tunique sombre. Je la regardai intensément puis sortis.
Pour commencer, Marie me présenta le dortoir. C’était une salle immense, haute de plafond, aux murs blanchis à la chaux. Au fond était suspendue une croix extraordi¬nairement grande. Je n’avais encore rien vu de semblable. L’aspect de l’homme, la tête hérissée d’épines et penchée sur sa poitrine comme s’il était mort, m’effrayait. Je me demandai quel crime il avait commis pour qu’on le punisse de la sorte. À mon étonnement, Marie m’expliqua que l’homme crucifié était Dieu. Je préférais Bouddha qui me semblait bien plus apaisant, mais j’eus l’intuition qu’il ne fallait pas le dire et me tus.
Sur trois rangées étaient alignés des lits très étroits et très hauts. J’avais peur de ne savoir y dormir sans tomber. Marie m’assura que la chose était facile; tout de même cette crainte me poursuivit toute la journée. Désignant la commode qui séparait les lits les uns des autres, mon guide dit qu’elle servait à ranger nos affaires personnelles. Je n’avais pas d’affaires personnelles hormis les vêtements que je portais. Les autres étaient restés dans la valise que m’avait si rapidement subtilisée la religieuse. D’ailleurs je n’avais pas eu l’occasion de les porter et ne les considé¬rais par conséquent pas comme les miens. Mes vrais habits, deux pantalons noirs et deux chemisettes de coton, nous les avions laissés chez ma grand-mère.

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