ERRANCES 1

Je suis née, paraît-il, à Hanoi un jour de printemps, peu avant la Seconde Guerre mondiale, de l’union éphémère entre une jeune Annamite et un Français.

Je n’ai, sur ce sujet, pas de preuve tangible, aucun acte de naissance n’ayant été établi avant ma quinzième année. D’ailleurs, je n’ai pas cherché à le savoir. Cela n’avait aucune importance, ni pour moi ni pour les autres. Nous vivions dans une société où la notion du temps quanti¬fié n’existait pas. Nous savions que notre vie se divise en grandes périodes : l’enfance, le temps des règles pour une fille – signe de l’enfantement possible, donc du mariage proche -, l’âge d’être mère, puis celui d’être belle-mère lorsque enfin on a acquis le droit – si la chance vous a dotée d’un fils – de régner sur une bru craintive qui entre dans votre maison. Quatre ou cinq ans de plus ou de moins représentaient peu de chose.

Je ne sais à quoi ressemble mon géniteur. Ma mère ne m’en a jamais parlé. Dans mes jours sombres il me plaît de l’imaginer légionnaire, non pas « mon beau légionnaire », comme dit ici la chanson, mais colon arrogant, détestable, un homme de l’autre côté. J’ai nourri à l’égard de ce père inconnu une haine violente, comme seuls en sont capables les enfants profondément meurtris.

J’ai porté des noms successifs qui ont été les charnières de ma vie. D’abord celui de ma mère -Trân -, lorsqu’elle s’est retrouvée seule avec une enfant à charge. Affolée par l’ampleur des conséquences que mon existence allait faire peser sur sa vie, elle me confia à une nourrice avant de s’enfuir loin, jusqu’à Saigon, terre pour elle étrangère où elle espérait rebâtir un avenir. Ensuite, le nom de mon géniteur – Tiffon -, à l’époque où, poussée par la famille unanime, ma mère chercha à me placer dans un orphelinat afin de me «rendre à ma race». Car j’étais à proprement parler une monstruosité dans le milieu très nationaliste où je vivais. Mon oncle faisait partie duViêt-minh depuis 1941 et tenait régulièrement des réunions dans la forêt de Tuyên Quang. Tout en moi heurtait mes proches : mon physique de métisse, mon caractère imprévu, difficile à comprendre, si peu vietnamien en un mot. On mettait tout ce qui était mauvais en moi sur le compte du sang français qui circulait dans mes veines. C’était ce qui empêchait les gens d’éprou¬ver une affection réelle à mon égard. Je les comprenais. Je les approuvais. Moi aussi, je détestais ce sang que je portais. Petite fille, je rêvais d’accidents providentiels qui me vide¬raient de ce sang maudit, me laissant pure Vietnamienne, réconciliée avec mon entourage et avec moi-même. Car j’aimais ce pays, les rizières, les haies de bambous verts, les mares où je pataugeais en compagnie d’autres enfants du même âge.

Je n’ai gardé aucun souvenir des premières années de ma vie, hormis ce sentiment très tôt ressenti d’être partout déplacée, étrangère. J’en ai beaucoup souffert, non comme d’une injustice mais comme d’une tare existentielle.
Mon enfance, c’est une nuit dans ma mémoire. Nuit d’exode. J’ai des lambeaux d’images de déplacements d’un lieu à l’autre, paquet sans destinataire. La vieille nourrice que personne ne payait depuis longtemps et qui ne pouvait me garder davantage me prit sur son dos à la recherche d’un vieil oncle, d’une vieille tante ou de tout autre membre de la famille chez qui elle espérait se décharger de son fardeau.

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