ERRANCES 15

Ma mère avait confié ma jeune sœur à son amie. Elle voulait, pour le peu de temps qui nous restait ensemble, se consacrer entièrement à moi. Je lui étais d’autant plus précieuse qu’elle allait me perdre. Nous nous retrouvâmes seules, un peu gênées d’être si brusquement en tête à tête. Je ne savais comment me comporter dans cette situation nouvelle. Quant à ma mère, elle m’observait à la dérobée, ouvrait la bouche comme sur le point de dire quelque chose, mais la refermait aussitôt comme si elle avait brusquement oublié ce qu’elle avait à communiquer. Dans ces moments, je faisais semblant d’ignorer son esquisse en m’abîmant dans la contemplation des motifs peints de la natte. Nous vivions dans une timidité réciproque, sans cesse sur le qui- vive, incommodées par l’atmosphère pesante – et comme chargée de cris – qui régnait entre nous.

Fort heureusement, elle était souvent appelée au-dehors par des démarches administratives. Seule, je pouvais enfin laisser ma peur s’exprimer sans contrainte. Je me roulais à terre, la bouche ouverte dans un hurlement silencieux, m’efforçant d’expulser la boule d’angoisse qui obstruait ma gorge. J’agonisais ainsi jusqu’à son retour.

Enfin tout fut prêt. Ma mère vérifia une dernière fois le contenu de la valise. Je la regardais faire, indifférente. Je n’arrivais pas à croire qu’il s’agissait de moi.
La valise bouclée, ma mère me prit la main, nous sortîmes. Une plainte animale résonnait dans tout mon être mais aucun son ne franchit mes lèvres. Soudain, comme sous le coup d’une inspiration, ma mère s’arrêta devant un marchand de friandises, acheta un gâteau.
– Mange-le tout de suite, dit-elle, peut-être n’auras-tu plus l’occasion d’en manger dorénavant.
Je m’exécutai. La bouchée semblait de plâtre, gonflait démesurément dans ma bouche, m’étouffait. Je la mâchai indéfiniment sans parvenir à l’avaler. Ma gorge était une colonne sèche, je n’arrivais plus à déglutir. Dans mon effort pour avaler cette chose sans goût qui prenait peu à peu possession de moi, les larmes m’embuèrent, je vomis. J’avais six ans et j’allais être abandonnée.

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