ERRANCES 2

Hanoi-lac-Hoan-Kiem

C’était une nuit d’automne à Hanoi. Je me souviens de la fraîcheur pénétrante du crachin – cette petite pluie fine tonkinoise -, de la douce sensation du dos nu de la nour¬rice, de sa peau tout à la fois flasque et élastique. Accrochée à sa chair comme à un hamac chaud et soyeux, je savourais le bonheur de la route sans fin. J’eusse aimé que ma vie entière fût ce voyage sans destination, suspendue à la peau chaleureuse de ma nourrice, tandis que la mienne s’offrait avec gratitude au crachin tonkinois.
Dans le lointain de ma mémoire, comme sur une pein¬ture chinoise embuée de brume, apparaît le lac de Hanoi. En quelle année était-ce ? Je ne saurais le dire avec exac¬titude. Des jeunes filles se promenaient, cheveux de jais tombant jusqu’aux reins, la tunique légère frémissant au vent. Des enfants jouaient sur le gazon. On vendait le riz vert, laiteux, au parfum d’herbe coupée, enveloppé dans une feuille de lotus.

Hanoi-lac-Hoan-Kiem

Je revois l’école maternelle où chaque matin des petits enfants vietnamiens bien alignés chantaient à tue-tête Maré-chal, nous voilà…, devant le drapeau français. On nous ensei¬gnait la supériorité de l’intelligence sur la force brutale. Je me rappelle encore une chanson où il était question d’un Petit Poucet qui triomphait de l’ogre rien qu’en lui disant ces mots :

Laisse-moi passer bandit!
Car je n ’ai pas peur de toi.
Tu ne peux rien contre moi.
A l’école, moi j’apprends,
Toi, tu restes un ignorant.
Merveilleuse arme du savoir dont je garde toujours le culte.

À l’époque, je vivais chez une tante de ma mère, vieille dame infirme d’une grande beauté. On disait qu’elle s’était brisé le bassin en tombant d’une échelle. Depuis cet accident elle vivait immobile dans son fauteuil, l’œil vif, l’esprit alerte, déesse éternelle et redoutable. Quand la vie m’avait fait échouer chez elle, elle devait avoir envi¬ron soixante-cinq ans. Mais l’ovale de son visage ne trahis¬sait encore aucun signe d’affaissement et ses traits fins gardaient encore une étonnante jeunesse. Elle tirait orgueil d’une peau miraculeusement lisse qu’elle ne lavait qu’avec du lait. C’était là le secret de sa beauté, nous disait-elle. Son seul défaut était sans doute une pâleur inaccoutu¬mée, maladive, comme ces plantes qui s’étiolent faute de lumière. Elle n’avait aucune tendresse pour ma mère, ni pour moi. Elle m’inspirait une sorte de terreur. Souvent je la contemplais en cachette, le cœur affolé, tenaillée par la peur d’être surprise.

Avant son accident, elle avait mené une vie fastueuse auprès d’un officier français. Une fille était née de cette union, c’était la cousine germaine de ma mère, son aînée de quelques années. Tante Marcelle demeura dans la maison maternelle le temps d’une grossesse. Elle mit au monde un garçon, le confia très vite à sa mère et partit vivre sa vie en France. Elle avait tôt compris que sa chance était de ne pas rester au Vietnam. Je crois bien que ce fut à ce moment-là que ma mère rencontra mon père, mais de cela je ne suis pas certaine, personne ne m’en a jamais rien dit.

Elle vouait à son petit-fils un amour idolâtre. C’était un jeune garçon d’environ quinze ans que tous appelaient «M.Yves». Il régnait en despote sur la maisonnée, soutenu et encouragé par sa grand-mère. Il était gras, à la limite de l’obésité, la peau molle et rose. Dans notre monde asiatique il représentait le « monsieur au grand nez », comme l’expres¬sion populaire avait coutume de désigner les Français. Nous baissions les yeux en sa présence. À l’instar des maîtres, il prenait ses repas à table, pendant que nous mangions sur une natte étalée à ses pieds. Parfois il nous lançait quelques restes.

查看更多:越南签证有没有落地签下龍灣天堂號越南自由行 | 湄公河三角洲 越南签证办理

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress