LE COUVENT DES OISEAUX

Ma malle était prête. Ma mère, reprenant ses aiguilles à tricoter qu’elle avait abandonnées depuis sa jeunesse hanoïenne, essaya de me confectionner un ultime gilet. Depuis que nous baignions dans la chaleur humide du Sud, elle n’avait plus eu besoin de lainage. Elle contemplait d’un air nostalgique les belles aiguilles d’ivoire gisant dans leur enveloppe de chiffon qui fleurait la naphtaline. Les yeux perdus, elle égrena de mémoire les principes du point de riz ou du nid-d’abeilles. Le gilet de laine angora qui naquit sous ses doigts avait la légèreté d’une bulle de savon et la douceur d’un lit de mousse.

On m’avait assuré que ce serait un vêtement indispensable, car Dalat était situé en altitude et la température n’excédait pas les quinze degrés toute l’année. C’était une ville bien connue des Français qui s’y rendaient fréquemment en villégiature. Son climat tempéré, les carottes, les Pommes de terre qu’on y cultivait leur apportaient comme un parfum de France. Les riches Vietnamiens de Saigon venaient s’y réfugier lorsque la canicule rendait insupportable la vie dans la capitale.

Le voyage en avion, quoiqu’il fut mon premier, ne laissa Pas de traces dans ma mémoire. Je me souviens seulement qu’il fut très court. Dès la descente, une religieuse française, toute petite, les sourcils broussailleux comme ceux d’un vieux mandarin, s’avança vers moi, me souhaita la bienve¬nue d’une voix presque masculine, me prit le sac de voyage des mains, puis me piqua sur les joues deux baisers pointus, j Je rougis. Je n’avais pas l’habitude d’accueils aussi démonstratifs. Nous grimpâmes sans tarder dans une camionnette que mère Marie-Claire conduisait elle-même.

La route me sembla très longue. Le chemin pierreux faisait j cahoter l’auto continuellement. À l’intérieur on était secouées comme un dé dans une boîte. Partout mes yeux ne voyaient que des roches grises et des forêts de pins aux épais tapis d’aiguilles. L’air, trop frais, me fit frissonner. J’étais dépaysée | comme si j’avais quitté le Vietnam pour un autre pays.
Je me demandai, un peu anxieuse, si j’allais m’adapter à ce milieu si différent de celui que j’avais connu jusqu’ici. Comme si elle avait deviné mes pensées, mère Marie-Claire me rassura :
– Ne vous en faites pas. Tout se passera très bien. Il sera 3 heures quand nous arriverons, les élèves seront en classe, vous ne verrez personne. Je vous conduirai à votre chambre où vous pourrez vous reposer. Vous ferez la connaissance de vos professeurs et des élèves un peu plus tard.
L’annonce de ce temps de répit apaisa mes inquiétudes. Je pourrais ainsi prendre la température des lieux et régler ma conduite en conséquence.

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