LE PASSÉ RESURGI 23

Son père, mon grand-père  ce patriarche aux cheveux blanchis, cet ancêtre lointain devant lequel nous nous sommes prosternées toutes les deux un matin de 1943 -, était, du temps qu’elle vivait encore chez ses parents, un homme dans la force de l’âge. Il faisait penser à un arbre feuillu et puissant. Il avait placé en elle ses espoirs depuis qu’il avait découvert que son fils aîné s’adonnait à l’opium. Il lui avait offert la place du fils, promotion inouïe à une époque où beaucoup cherchaient encore à étouffer les filles à leur naissance.

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Elle partageait son temps entre la ville où elle étudiait et le village de ses parents où elle revenait pendant les vacances. Déjà elle ne ressemblait plus aux autres filles de son entourage, elle savait qu’il y avait d’autres façons de vivre de l’autre côté de la haie de bambous qui clôt son hameau.

Je découvre avec surprise qu’elle a eu une enfance choyée, du moins jusqu’à la mort de sa mère. Comme cela fut déchirant à ton cœur, ma mère, de n’avoir pu offrir à ta fille qu’une enfance ballottée! Qu’as-tu pensé durant ces jours terribles qui précédèrent mon abandon à l’orphelinat, un abandon que tu croyais définitif ? Nous ne nous étions alors rien dit, nous avions subi l’épreuve séparément, chacune de notre côté. J’avais six ans, je ne possédais ni pensées ni réflexions, je n’étais que chair vive, un fruit sans peau, nu. Mais toi, ma mère, quelles tortures, quelles douleurs, quels remords durent déchirer ton âme ! Je comprends tes tour¬ments à présent que je suis mère à mon tour.

Ma mère allait passer son certificat d’études lorsque son père la rappela à la maison. Il venait de mettre sur pied, avec trois associés, une affaire de distillation d’alcool. Sa situation avait changé du jour au lendemain; il était devenu chef d’entreprise. Et puisque l’affaire marchait bien, il avait besoin d’elle, plus précisément de ce savoir qu’il lui avait fait acquérir. Dans l’entreprise paternelle, elle tenait les registres, vérifiait les commandes, écrivait aux clients. Elle s’acquittait très honorablement de sa tâche.
J’étais à cent lieues de penser qu’elle pouvait être une femme active, moi qui ne l’avais connue que résignée et soumise au destin. Quels vents avaient donc fait échouer sa barque dans les eaux croupies que fut sa vie auprès de mon parâtre ? Ainsi, elle avait dû interrompre le cours de ses études et quitter la ville. C’est probablement de cette frustra¬tion qu’est née cette rage d’étudier qu’elle conçut pour moi et qu’elle perpétue aujourd’hui auprès de sa petite-fille.

Durant quatre ans elle conduisit avec efficacité la marche de l’entreprise paternelle. Elle devint une femme à la page. Cela dut en surprendre plus d’un, car une jeune fille travaillant en ce début de siècle – et de surcroît une fille élevée à la campagne -, c’était extrêmement rare.

Je me souviens des romans qu’elle lisait et qui traînaient à la maison quand j’étais encore enfant, des romans vietnamiens inspirés de La Garçonne de Victor Margueritte. Us parlaient de l’émancipation de la femme, donnaient une place importante à ses pensées, à ses aspirations, à ses désirs. Ils allaient à l’encontre de l’éducation confucéenne qu’elle avait reçue et qui lui avait depuis toujours enseigné que la grande vertu d’une femme réside dans sa soumission à l’homme : au père, à l’époux, au fils aîné. Ces nouvelles lectures lui avaient, au contraire, appris qu’elle avait une individualité, qu’elle était une personne dotée de rêves et que ceux-ci étaient légitimes. Elle n’avait pas encore vingt ans, elle était sensible, il n’en fallait pas davantage pour que le romanesque fit des ravages dans son âme inexpérimentée.

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