LE RETOUR 21

Je demeure abasourdie :
– Pourquoi ne m’en as-tu jamais rien dit ?
– A quoi cela aurait-il servi ? Comme dit le proverbe : «Celui qui crache de la boue sur autrui, c’est d’abord sa propre bouche qu’il salit.»
Je sais que c’est de l’histoire ancienne et pourtant je ressens comme une nausée. Qu’en avait pensé mon parâtre? Quant à ma mère, comme elle dut souffrir en lisant cette lettre! J’ai envie de lui demander pardon pour l’infamie qu’a commise ce garçon, j’ai envie de lui dire : «Maman, pardonne-lui car il ne savait pas ce qu’il faisait.»
Au lieu de cela je dis du ton le plus banal possible :
-Je suppose qu’il l’a fait par dépit, lorsque je me suis mariée.
– Dépit ou pas, c’est tout de même une bassesse, insiste ma mère. Vois-tu, il y a deux catégories d’hommes : ceux qui ont l’esprit élevé et l’âme noble, qui n’agissent jamais de la sorte, et il y a les autres, comme ce Ho.
Je me tais en pensant qu’elle a sans doute raison.
Dans le petit bateau à moteur qui nous conduit sur la rive opposée, ma mère poursuit le fil de ses pensées, les yeux rêveurs :
M. Guillaume, celui qui m’avait recueillie alors que j’étais enceinte de toi, lui, appartient à la première catégorie d’hommes. Je ne te l’ai jamais dit, mais à ta naissance il venait tous les jours à la clinique, il prenait soin de toi comme si tu étais sa propre fille. Même ton prénom, Éliane, c’était lui qui te l’avait donné. Il était très jeune, plus jeune que moi, il avait tout juste vingt ans quand je l’ai rencontré. Je crois qu’il s’est ému de ma situation parce qu’elle lui rappelait celle d’une jeune fille qu’il avait laissée en France. D’une certaine manière, il voulait faire une bonne action. Mais quelle qu’en soit la raison, il m’a choyée et apporté paix et sécurité pendant le temps que nous avons vécu ensemble.
Je l’écoute et je remarque qu’elle ne parle pas de celui qui m’a engendrée. Sans doute pense-t-elle qu’elle en a assez dit dans les lettres qu’elle m’a envoyées bien qu’elle n’ait jamais mentionné son prénom.
– Et le premier, comment s’appelle-t-il?
Je dis le premier, je ne dis pas mon père, je ne le peux pas.
-Tiffon, répond ma mère.
-Tiffon, vraiment? Et son prénom?Tu ne m’as jamais dit son prénom.
– Jean, dit-elle.
– Mais non, Jean c’est le prénom de l’autre, c’est celui de M. Guillaume.
Ma remarque semble la désarçonner. Elle fixe le vide quelques instants comme si elle cherchait à saisir le sens de mes paroles. Elle a l’air égaré de quelqu’un qui a perdu sa route. Je serre sa main dans la mienne et lui souris tendre¬ment.
– Cela n’a pas d’importance, maman.
– Il s’appelait aussi Jean. Jean Tiffon. L’autre, c’était Jean-Marcel Guillaume, reprend-elle d’un ton assuré.
Je me dis qu’elle ne se souvient peut-être même plus de son prénom, et d’ailleurs cela m’est égal. Que m’importe qu’il se nomme Pierre, Paul ou Jacques !

– Oublions-le, dis-je en déposant un léger baiser sur sa joue ridée.
Nous débarquons dans l’île de Thiên Son. Des arroyos sillonnent les vergers, des enfants nagent et jouent dans l’eau trouble. Je marche à l’ombre des arbres exactement comme ce jour ancien il y a plus de trente ans déjà. À travers le feuillage, le soleil irradie une pâle lumière filtrée par les nuages.

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