LE RETOUR 23

Saigon-rue-Dong-Khoi-Catinat2

Elle a peut-être raison, mon parâtre était assez retors pour raisonner de cette façon, même si ce qu’elle me raconte m’attriste. Je lui dis que son mari est mort maintenant, qu’elle est affranchie de tous liens avec les enfants du premier lit, qu’elle devrait les oublier afin que meurent les mauvais souvenirs.

Je songe à ses cinquante ans de vie avec lui sans un jour de bonheur. Je me dis qu’elle était trop belle, trop intelligente, qu’elle méritait mieux que cette vie. Aujourd’hui, à l’âge de quatre-vingts ans, elle garde encore un esprit ouvert et un sens de l’humour que même ses filles ne possèdent pas. Je ne me console pas de sa vie gâchée. Je lui dis :
– Maintenant que nous nous sommes retrouvées, tu peux compter sur moi. Ne travaille plus, ne te fatigue plus, je t’enverrai de quoi vivre. J’aimerais que tu aies une vieillesse sereine.
– C’est une joie pour moi de savoir que tu as de la piété filiale. Cela prouve que ma vie antérieure n’était pas faite que de mauvaises actions. Malheureusement, tu vas repartir et Dieu sait quand nous nous reverrons.

Ses larmes sont au bord des paupières, prêtes à jaillir. Je savais qu’un jour la question de mon départ serait inévitablement évoquée. Nous avons vécu ces journées de retrouvailles idylliques sur un nuage léger, en évitant de penser à la séparation. Je voudrais lui parler de la manière la plus douce possible, j’aimerais l’égayer un peu.
– Maintenant que le cheval a retrouvé le chemin de l’écurie, il y retournera forcément, dis-je en riant. Et puis je vais aussi t’écrire…
– Une lettre tous les trois ans ! coupe ma mère d’un ton vif.
Cette remarque caustique, bien différente de la voix tranquille qu’elle emploie avec moi depuis mon retour, la rajeunit incroyablement. J’y retrouve avec plaisir ma mère d’antan, celle dont les reproches étaient autant de flèches acérées qui ne manquaient jamais leur cible.
– Comme je te retrouve bien là, ma mère. Tu es aussi jeune et batailleuse que ce jour où tu as ramené une chèvre rebelle dans la cour de la maison. Tu avais les cheveux en désordre, je te trouvais très belle et je te regardais lutter avec la bête, la bouche béante d’admiration, quand tu as crié dans ma direction : «Alors, tu t’es changée en statue? Qu’est-ce que tu attends pour venir m’aider! »
Ma mère éclate de rire à l’évocation de ce souvenir :
– Quelle sale bête rétive ! murmure-t-elle.
Et elle m’assure qu’elle a changé avec l’âge, qu’elle n’est plus aussi impatiente avec ses filles qu’autrefois.
Moi, je ne désire pas qu’elle change, je voudrais qu’elle garde ses colères d’avant, celles qui faisaient étinceler son regard et qui donnaient à son visage l’admirable détermination d’un guerrier prêt à l’assaut.

Saigon-rue-Dong-Khoi-Catinat2

Ainsi, tous les matins, je me rends chez ma mère. Le chemin est toujours le même, on longe la rue Catinat, on passe devant la cathédrale, puis la poste centrale, on traverse ensuite le pont qui enjambe la rivière et on pénètre dans le quartier populaire où elle habite.

Sehen Sie mehr: Halong cruise

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress