LE RETOUR 25

Dans le préau je revois les bancs de pierre où nous venions nous asseoir après les classes en attendant l’heure du repas. Je tourne en rond dans la cour, j’explore. Tiens, on a abattu le tamarinier centenaire et bouché la grotte de la Vierge ! Je m’aventure là où c’était jadis le territoire privé des religieuses, le domaine interdit aux élèves. Aux grandes vacances, l’année où j’avais été obligée de rester une semaine après le départ des autres dans l’attente d’une entrevue avec ma future marraine, j’avais bien souvent rôdé près de ce bâtiment pour tromper mon ennui et dans l’espoir de croiser sœur Aimée que le règlement maintenait cloîtrée dans sa communauté.
Près du calvaire je rencontre une femme habillée de noir. Se pourrait-il que des religieuses vivent encore ici? Elle me demande ce que je cherche.
– J’étais pensionnaire dans cette institution il y a très long¬temps, est-ce que d’anciennes religieuses y vivent encore?
– Qui cherchez-vous exactement ?
Je me tais. J’aurais l’air ridicule si j’avouais que je cherche sœur Aimée. D’ailleurs il y a peu de chances que cette femme la connaisse, elle est beaucoup trop jeune. La femme en noir m’observe avec un mélange de curiosité et de méfiance. Je suis tentée de dire : «Je ne cherche personne» et de m’en aller, mais son regard insistant me retient.
– Eh bien, j’étais l’élève de sœur Aimée et je me demande si par hasard vous sauriez où elle se trouve…
– Elle est là, je vais la chercher.
Je reste interdite. Je reviens sur les lieux quarante ans plus tard, le pays a changé plusieurs fois de régime poli¬tique, la pension est devenue une école d’État et cette femme m’apprend naturellement que sœur Aimée est là. Je ne peux le croire.
L’attente me paraît interminable; mon cœur bat à tout rompre. Debout devant l’entrée, je fixe comme hypnotisée l’encadrement de la porte, là où va apparaître la silhouette de sœur Aimée. Une forme blanche surgit de la pièce sombre puis la voilà en haut des marches. Dans ma tête une voix crie : «Sœur Aimée…», mais ma bouche demeure close.
Nous nous regardons un long moment sans rien dire. Elle est très maigre, elle porte aujourd’hui des lunettes cerclées de métal doré. Je me demande si elle peut me reconnaître, j’avais quatorze ans en ce temps-là. Je m’avance vers elle et je dis :
– C’est moi, KimThu.
Elle a le regard qui chavire, elle porte une main à son cœur, elle s’exclame d’une voix incrédule :
– Troioi… ô Seigneur… C’est Éliane…
Dans l’émotion elle a commencé par dire des mots viet¬namiens, puis elle m’a appelée Éliane. Elle reste comme pétrifiée. Je franchis les quelques marches qui nous séparent, je prends ses mains osseuses dans les miennes :
– Comment allez-vous ?
Elle continue à murmurer :
– O Seigneur… ô Seigneur… jamais je n’aurais pensé vous revoir.
Puis elle se tait, fixe le vide, tandis que ses mains inertes restent comme des objets dans les miennes. Je la secoue avec douceur comme on cherche à réveiller un somnambule :
– C’est bien moi, je suis là…
Elle semble sortir d’un songe, elle sourit. Elle a exacte¬ment le même sourire que je lui ai connu.
– Entrons dans mon bureau, dit-elle.
Nous nous asseyons. Elle me donne des nouvelles de celles que j’avais connues :
-Votre marraine, Mme N., n’habite plus Nice, le docteur, son mari, est mort. D’ailleurs elle ne m’écrit plus.
Ce disant elle fait une grimace qui lui plisse le nez. Je la retrouve tout entière dans cette expression familière.
– Et vous ? Et votre communauté ?

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