LE RETOUR 26

Elle dit qu’elle est maintenant la supérieure d’une ving¬taine de religieuses dont celle que j’ai rencontrée près du calvaire. Et devant mon air surpris :
– Elles sont habillées comme tout le monde, maintenant, c’est pour ne pas se faire remarquer.
Les bâtiments de la congrégation ne leur appartiennent plus depuis 1975. Sur le conseil de leur évêque, elles en ont fait don à la révolution avant que celle-ci ne les confisque. En tant que supérieure elle a eu la responsabilité de rédiger l’acte de donation, accompagné du plan des lieux.

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– Mais le Saint-Esprit m’a éclairée ce jour-là car, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas mentionné l’existence du bâti¬ment central, celui où nous vivons en ce moment. C’est grâce à cette omission qu’il nous appartient encore et que nous ne sommes pas à la rue aujourd’hui.
Les années les plus noires, selon elle, ont été entre 1976 et 1979. Elles n’avaient plus le droit d’enseigner, elles étaient forcées de suivre les cours politiques et elles n’avaient pas de quoi se nourrir.
– Nous avions de l’argent qui nous restait d’avant la «libération», mais à ce moment-là il ne servait à rien, car il n’y avait rien à acheter.
La situation politique s’étant détendue par la suite, elles obtinrent l’autorisation de donner des cours particuliers, pas beaucoup, deux ou trois élèves dans la journée, mais c’était mieux que rien. Certaines pouvaient également dispenser des leçons de piano en utilisant l’harmonium de l’église. Mais la nuit, quelle que soit l’heure, des commis¬saires politiques faisaient irruption à l’intérieur du couvent où logeaient les religieuses.
Ils se comportaient sans aucune gêne, fouillaient partout dans le but de savoir si nous ne cachions pas quelque chose. Ils ouvraient chaque boîte, défaisaient chaque paquet, lais¬sant les lieux dans un désordre indescriptible. Ils avaient même essayé d’examiner les cellules où dormaient les religieuses – elles étaient mortes de peur, les pauvres ! -, mais je m’y suis fermement opposée, je leur tenais tête toute seule, tandis que les sœurs s’enfermaient dans leur cellule en tremblant.

Elle s’arrête de parler et me regarde en silence, comme pour me donner le temps de bien imaginer la scène et l’angoisse dans laquelle elles ont vécu.
J’ai envie de prendre une photo avec elle, devant notre ancienne classe, mais elle commence par refuser : elle se trouve trop maigre, trop laide. Je dois insister. Elle a un poignet minuscule, aussi petit que celui d’un enfant de six ans, avec un grand os qui saille. J’ai l’impression que je pourrais la faire tomber d’une pichenette. Ses joues sont exagérément creuses mais son regard est aussi ardent qu’autrefois.
– J’ai écrit un livre publié en France dans lequel je parle aussi de vous, lui dis-je.
Elle demeure songeuse un moment avant de demander d’une voix inquiète :
– Dans l’honneur?
– Dans l’honneur, affirmé-je.
Elle sourit. Je lui offre quelques boîtes de fortifiants
– des ampoules contre l’asthénie, contre la malnutrition – et des vitamines. Elle caresse les boîtes, lit les notices. Elle sourit encore, me remercie, puis ajoute :
-Trois ampoules par jour, c’est peut-être trop? Je n’en prendrai qu’une, ça durera plus longtemps.
Je me tais, je n’ose pas la regarder de peur d’éclater en sanglots. Du temps passe.
– Et maintenant, comment vivez-vous?
– Cela va un peu mieux.

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