LE RETOUR 27

Depuis deux ans on leur a confié la gestion de la cantine de l’école maternelle. Elles ne gagnent pas grand-chose mais ce travail leur permet au moins de se nourrir.
– Le Vatican donne de l’argent mais c’est l’État qui l’empoche. Nous, les religieuses et les prêtres, nous ne recevons rien. Maintenant on nous passe de la pommade. Savez-vous que Mgr Etchegaray a fait un triomphe ici? Mais moi, je me méfie. Il est difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie par les temps qui courent. On dit qu’il y a un mouvement catholique fomenté par le pouvoir dans le but de nous espionner, il s’intitule Yêu Nuoc («Amour de la patrie»).
Pendant qu’elle raconte, son front se creuse de rides, deux plis soulignent sa bouche.
– Mais ne soyons pas tristes, conclut-elle en se levant. Allons voir la chapelle. Elle, du moins, n’a pas changé.
Nous nous rendons à l’église en empruntant le même passage qu’il y a quarante ans. Il est 5 heures de l’après- midi un jour de semaine, mais l’église est pleine. Pointant le doigt sur une place située au troisième rang, sœur Aimée me rappelle que c’est celle que j’occupais le jour de la confirmation où j’avais attendu ma marraine qui n’était pas là alors que la cérémonie avait commencé. Je repense à cette matinée lointaine, à l’angoisse, à l’humiliation que j’avais ressenties.
-Vous craigniez qu’elle ne vînt pas, vous étiez malade d’angoisse… J’avoue que j’étais très préoccupée moi aussi. Mais Dieu vous l’a tout de même envoyée, n’est-ce pas? chuchote-t-elle.
Nous évoquons le passé, discrètement dissimulées derrière un pilier. Devant l’autel, un prêtre dit la messe en langue vietnamienne. Dans le chœur, un groupe de jeunes filles entonnent l’action de grâces accompagnées de l’harmonium.
Le temps s’est arrêté.
Nous voici côte à côte, aussi proches qu’autrefois. J’oublie la marque des années sur son visage, c’est une autre que je vois, une autre qui lui ressemble, une sœur Aimée plus jeune et qui veillait sur moi aussi jalousement qu’un ange gardien. Et tandis qu’elle me parle, c’est sa voix d’autre¬fois qui revient à ma mémoire, une voix sourde qui disait : «Mme N. est là, Dieu merci! – oui, Dieu merci. Je n’y croyais plus.» Mes nerfs avaient lâché, je m’étais écroulée sur le carrelage de l’église.
Evoque-t-elle le même souvenir en cet instant?
-Vous vous étiez évanouie, vous souvenez-vous? me dit- elle dans un rire étouffé pour ne pas déranger l’office.
Nous pouvons en rire à présent puisque c’est de l’his¬toire ancienne.
– En tout cas, vous les avez faites, ces études au couvent des Oiseaux !
Il y a comme de la fierté dans le son de sa voix. Une chaude tendresse m’étreint, je lui prends la main et la porte à mes lèvres :
– Je vous en serai toujours reconnaissante, vous savez.
-Je n’étais qu’un instrument pour vous conduire où
vous deviez aller.

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