LE RETOUR 33

Je me rends chez le voisin et, en effet, je retrouve le puits où nous allions nous doucher toutes nues les nuits sans lune. Ainsi, on avait partagé la maison en quatre logements si bien que la pièce principale était attribuée à une famille, le puits à une deuxième et le jardin aux deux autres. Quant à la véranda, elle était devenue la devanture d’une boutique de vêtements.

Mon passé ressemble à un miroir brisé. Je n’ai rencontré personne de connu et les lieux sont devenus méconnaissables. Mais je veux aller jusqu’au bout. Tout me désoriente dans cette ville qui ne correspond en rien au souvenir que j’avais d’elle. La plage, autrefois déserte, est remplie de baigneurs; on a planté des cocotiers pour remplacer les graciles filaos; des buvettes et des restaurants se pressent les uns contre les autres… On pourrait se croire n’importe où, en Martinique ou à Hawaï. J’ai beaucoup de mal à retrouver le vieil hôtel Beaurivage, masqué par des immeubles récents construits sur le modèle des Méridien ou des Sofitel.

Je me rappelle tout à coup que l’école primaire où ma mère m’a conduite un jour de grande chaleur, juste avant les vacan¬ces d’été, se situait dans une rue parallèle au front de mer. À l’époque, le directeur avait longuement hésité à accepter ma candidature présentée trop tardivement, mais il m’avait finalement admise, ému par l’entêtement de ma mère à doter sa fille d’une instruction. C’est grâce à cet homme que j’ai eu la chance d’y poursuivre mes études, jusqu’au jour où le scan¬dale déclenché par mon aventure m’en a chassée.

Après quelques errances, je me retrouve devant l’école. Elle est telle que je l’ai connue. Les deux vieux flamboyants sont toujours là, leurs branches chargées de fleurs rouges. Voici la cour où les membres de la chorale se réunissaient sous l’égide du maître de musique. D’après une photogra¬phie que j’ai revue récemment, j’avais alors le visage d’une gamine à l’air farouche. Il y avait de bien plus jolies filles dans la classe et je me demande aujourd’hui pourquoi cet homme s’était intéressé à moi.

Derrière la première cour étroite réservée aux garçons pendant la récréation, il y en a une seconde aux propor¬tions plus harmonieuses. Aux quatre coins, quatre tama¬riniers forment comme les piliers d’un temple : c’est la cour réservée aux filles. L’école était mixte mais les élèves vivaient séparément, garçons et filles ayant leurs classes à part et s’amusant dans des cours différentes. C’est dans cette cour que nous avions brûlé avec regret nos foulards bleus, emblèmes de notre appartenance à la chorale, lors de sa dissolution.

Nous sommes en période de vacances, l’école est déserte. Je pousse une petite porte latérale et pénètre à l’intérieur. Quelques marches relient la cour à la galerie qui mène aux classes. Bien souvent, nous nous étions tenues sur l’une de ces marches, Ghi et moi, échangeant nos confidences pendant que les autres filles jouaient dans la cour. Je revois le chemisier blanc un peu transparent qu’elle portait et qui laissait entrevoir ses jeunes seins. Elle avait une heureuse nature et riait facilement, bien qu’il lui arrivât assez souvent de s’arrêter, l’air soudain grave, comme si elle se souvenait brusquement d’une chose douloureuse. Mainte¬nant qu’elle est morte, je me reproche de n’avoir pas cher¬ché à en connaître la cause.

Je me promène lentement, collant mon nez contre les vitres des portes fermées. À l’intérieur, tout est à sa place, on dirait que rien n’a bougé. Je suis d’autant plus émue que j’ai dû quitter cette école du jour au lendemain et que je ne l’ai pas revue depuis – y compris du temps où je vivais encore au Vietnam – pour ne pas courir le risque de croiser mon ancien amoureux.

Für mehr Infos: Halong Bucht 2 Tagestour

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