LE RETOUR 34

Voici l’estrade où notre professeur de français nous tenait en haleine une fois par semaine quand elle nous lisait les péri¬péties de la vie mouvementée de Jean Valjean. Elle contait cette histoire avec des accents si émouvants que nous ne pouvions retenir nos larmes en écoutant les malheurs de la petite Cosette.

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Voici le banc où m’attendait le Pr Duc lors de notre deuxième rendez-vous. Il était assis là, vêtu de blanc, beau comme un archange, tandis que je tournais la poignée d’une main tremblante avant de me retrouver, je ne sais comment, entre ses bras. C’était le troisième banc, sur la rangée de droite. Devant il y a toujours l’enfilade des fenêtres sans rideaux. Aujourd’hui je me demande comment nous n’avions pas pensé que nous pouvions si aisément être surpris à travers ces vitres transparentes. Je n’étais qu’une enfant sans expérience, mais lui? Je regarde aujourd’hui ces vitres avec le sentiment de revoir les visages grimaçants des voyous qui nous avaient hués et m’avaient fait fuir dans une course éperdue.

C’est la première fois que je retrouve dans ma quête un souvenir intact, sans doute parce que aucun être vivant n’est venu rompre le fil de mes songes. Je suis peuplée d’absents. Ghi est morte, Dô vit aux Etats-Unis, je ne sais ce que sont devenus les autres. Sans doute le directeur est-il mort lui aussi; il avait bien la cinquantaine en ce temps-là.
Mais ce qui me préoccupe, c’est de savoir ce qu’est devenu le Pr Duc. Ma mère disait qu’elle avait rencontré sa femme il y a une dizaine d’années mais où? Ici, à Nha Trang? Ou dans une autre ville? J’aurais dû le lui deman¬der. Une femme de ménage balaie la cour. Je lui demande si elle ne connaît pas un professeur du nom de Duc.
– Il a enseigné dans cette école en quelle année, dites- vous?
-Vers 1950.
– Mais ça remonte au déluge, ça ! Posez la question aux plus vieux, peut-être qu’ils le savent, eux.
À quels vieux ? À part elle, il n’y a personne. Je reste debout dans la cour, cherchant à imprimer chaque détail dans mon esprit, me disant que je les vois pour la dernière fois.
Cependant le désir d’en savoir plus sur le sort du profes¬seur ne me quitte pas. J’aborde tous les gens d’un certain âge que je croise dans la rue, je leur demande s’ils sont natifs de Nha Trang, s’ils ont fait leurs études dans cette même école primaire, s’ils connaissaient son directeur et surtout un professeur de musique nommé Duc… Bien sûr qu’ils le connaissent.
– Qu’est-il devenu ?
– Il est mort.
– Mort? En êtes-vous sûr?
– C’est ce que j’ai entendu dire. En tout cas, cela fait des années qu’on ne le voit plus.
Toutes les personnes que j’interroge me répondent la même chose. Ils disent peut-être la vérité. Le Pr Duc avait trente-quatre ans, l’âge d’être mon père. Il aurait aujourd’hui soixante-quatorze ans, pourquoi ne serait-il pas mort? Je ne m’étais pas préparée à cette éventualité.
Le temps me tue. Je me penche sur mon passé comme au-dessus d’un puits profond où je m’attends à retrouver les personnages de mes quatorze ans tels qu’autrefois, et voici que l’eau se trouble et qu’au lieu des personnes vivantes que mon cœur n’a cessé de chérir, je n’entrevois que des ombres.
Mais j’ai voulu me retourner, aussi dois-je continuer ce chemin à rebours, affronter d’autres lieux dont la charge affective exerce toujours sur moi leur pesée.

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