LE RETOUR 36

Nha-Trang-musée-océanique

Je reste debout dans la travée, un instant indécise, exactement comme en cet après-midi lointain avant que le professeur ne me guide vers un fauteuil, celui de gauche, dans la seconde rangée. La place est libre, je trouve cela tout naturel et m’y installe. Le film est en version anglaise bien qu’interprété par des acteurs français, sous-titré en chinois et commenté en voix «off» par une Vietnamienne. Mais cela ne me gêne pas car ce n’est pas ce film que je suis venue voir mais un autre, projeté il y a très longtemps sur ce même écran tandis que dans l’obscurité tout mon être était tendu vers la présence du professeur à mes côtés.

Autour de moi, beaucoup de jeunes couples. Ils se tiennent par la main en essayant de s’embrasser comme ils ont vu les vedettes de cinéma le faire. Je ferme les yeux, je tente de revivre cet après-midi d’antan. Il fait très chaud ce soir, je ne me souviens pas qu’il faisait si chaud, bien que ce fut un tout début d’après-midi. L’accoudoir du siège paraissait plus doux au toucher, il me semble qu’il était couvert de velours cramoisi et non fait d’un bois dur comme celui qui est maintenant sous mon bras. Le profes¬seur était assis à ma droite, la tête légèrement inclinée vers la mienne; nous étions les seuls spectateurs au balcon. J’essaie de ressusciter l’atmosphère chargée de désir entre nous, ma peur, mon émoi, le contact de sa main… mais les images que j’évoque deviennent floues aussitôt formées, s’étirent en lambeaux, changent de formes comme des nuages dans le ciel avant de s’effilocher avec lenteur. Tout gêne mon effort d’évocation : le son du film, le bruit que font les spectateurs, les battements de mon propre cœur, ma nervosité elle-même.

Nha-Trang-musée-océanique

Le lendemain, j’ai revu l’Institut océanographique, la cuisine où ma mère avait essayé d’exercer son peu de talent culinaire, du moins en cuisine française, la chambre où nous avions vécu. Et surtout le merveilleux horizon formé par la ligne blanche du sable coupant l’eau verte de l’océan. J’ai regardé cet endroit comme on contemple une carte postale ancienne, avec nostalgie, car ici aussi le présent a eu raison du passé : le paradis de mon adolescence s’est transformé en hôtel hébergeant les marins dont les paque¬bots mouillent au large.

J’ai tourné le dos à ce royaume enchanteur du temps jadis, le vague à l’âme, mais sans m’efforcer à retrouver ce qui était perdu. J’ai poursuivi une chimère. Le passé ne perdure que dans le réceptacle de mes souvenirs. Là, il vit dans le secret de ma mémoire, toujours aussi coloré, aussi riche en émotions. Mais à l’instar de ces grottes préhis¬toriques dont les dessins rupestres s’effacent quand on y introduit la lumière du présent, mon passé se dissout lui aussi. Le mouvement et le bruit du monde l’ont emporté. Et je ne peux le ressusciter autrement que sur ce papier où j’écris. J’ai quitté NhaTrang le jour suivant. J’avais hâte de retrouver les miens. Dans cette remontée vers l’amont où presque rien de ce qui fut ne subsiste, ma famille est mon point de repère, le cordon qui m’attache à ce pays où je suis née. Elle est mon passé vivant, le trait d’union entre ce que j’étais et ce que je suis.

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