LE TOURNANT 3

Je demeurai sans voix. Ils m’avaient volée! Je n’arrivais pas à le croire. Ils avaient l’air si sympathiques, ils étaient si cultivés. Je ne pouvais comprendre comment on pouvait être à la fois cultivé et voleur. Dans mon esprit, le savoir devait engendrer nécessairement des actions de haute moralité. Ma déception était grande. Où aller maintenant? Je n’avais pas le courage de recommencer.

Je regagnai le couvent triste et en colère contre moi- même. Ma sœur Dung, à qui je racontai ma mésaventure, refit sa valise, prête à reprendre le train pour Tuy Hoa. C’est qu’elle aussi était habituée depuis sa tendre enfance aux revers de fortune, aux changements soudains d’habitation. Mes camarades me plaignaient sincèrement.

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– Que vas-tu faire à présent?
– Dépose une plainte, suggéra quelqu’un.
Je secouai la tête. J’avais été stupide, tant pis, cela me servirait de leçon. Mon problème était de trouver rapidement un toit, mais je ne voulais plus en chercher, la duperie dont j’avais été victime m’en avait ôté toute envie.
– J’ai vu ce matin une dame en conversation avec mère l^titia. Elle cherchait une répétitrice pour ses enfants, trois heures par jour, logée et nourrie. J’ai refusé parce que j’ai trop de travail. Mais ça t’intéresserait peut-être?
Je fis la moue. Une chambre chez quelqu’un n’était Pas précisément ce dont je rêvais. Je venais d’acquérir ma liberté, je voulais un logement à moi.
-Va voir toujours, insista ma camarade.
J’y allai. La femme élégante qui m’introduisit avait environ la trentaine. Son mari était «actionnaire chez Shell». Il était donc très riche.
Elle me désigna ses enfants, un garçon et une fille respectivement âgés de dix et huit ans.
-Voici vos élèves. Vous vous occuperez d’eux de la sortie de l’école jusqu’au dîner. Ma fille a beaucoup de lacunes en mathématiques et mon fils est un grand paresseux qu’il faut surveiller de près. J’espère qu’ils ne vous rendront pas la vie trop difficile.
Elle sourit.
– Voulez-vous voir votre chambre ?
Nous traversâmes un jardin aux allées bordées d’œillets d’Inde. Tout au fond se trouvait une sorte de maisonnette qui avait dû servir de chambre de domestique autrefois, sans doute au cuisinier car la cuisine était située à proxi¬mité. La chambre était grande, éclairée par une large fenêtre à travers laquelle se dessinait la branche d’un tama¬rinier. Dans un coin, il y avait une douche et un lavabo, a
-Vous pouvez entrer et sortir par la petite porte du jardin, juste derrière. Vous vous sentirez ainsi plus libre de vos allées et venues.
Ce dernier détail me décida.
-Voulez-vous vous installer dès demain? Je préviendrai le cuisinier qui vous servira les repas ici, chez vous.
Je pensai à ma sœur. Comment lui dire que nous étions deux ? J’avançai timidement :
-J’aurai ma jeune sœur avec moi. Elle a quatorze ans j’ai l’intention de l’inscrire dans le lycée le plus proche. Bien entendu, je paierai sa nourriture.
Elle m’arrêta d’un geste.
– Aucune importance. Je nourrirai votre sœur également. L’essentiel est que mes enfants s’entendent bien avec vous et qu’ils fassent des progrès.
– Je m’y emploierai de mon mieux.
J’emménageai le lendemain. Nous ne possédions que nos deux valises. Il fallut acheter un lit, une table, des chaises. Je traînai ma sœur en de longues recherches au marché central de Saigon, amusée de jouer à l’adulte. J’avais mon chez- moi- enfin. Pour inaugurer cette nouvelle vie, je m’offris un réveille-matin, mon premier, un réveil suisse coûteux, dans un écrin de cuir vert.

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