LE TOURNANT 9

Une fois les bagages enregistrés, nous nous trouvâmes désœuvrés, ne sachant que faire de nous-mêmes. L’attente fut longue. La disparité des gens venus m’accompagner empêchait toute intimité. Chacun demeurait silencieux, vaguement gêné, regardant le vide ou poussant des soupirs discrets. De temps en temps, quelqu’un m’adressait un sourire. Je souriais à mon tour. Ce temps mort reculait l’irrémédiable. J’étais encore là, ni les miens, sur le sol vietnamien. Et si je rebroussais chemin? Sortir de l’aéroport, reprendre la vie d’hier. Mais je ne bougeai pas.

Que de souffrances endurées, que de luttes, que de patience pour arriver à la situation qui était la mienne. Cet acquis, je l’avais chèrement payé. Je n’avais cessé, depuis mon enfance, d’essuyer du mépris, des rejets, de la haine parfois, de la part d’un peuple que je considérais comme mien. C’est que je rappelais, à mon corps défendant, l’humiliante colonisation et l’arrogance du Blanc. J’étais le fruit impur de la trahison de ma mère, une Vietnamienne.

J’avais passé ma vie à vouloir prouver mon innocence en me conformant à toutes les règles de ma société. Mais c’est mon essence même qui était inacceptable. J’avais profondément aimé – et je l’aimais d’autant plus que j’allais main¬tenant le quitter – ce pays qui m’avait faite. Il me fallait, maintenant lui dire adieu pour toujours.

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Je regardais ailleurs, dissimulant ma peine. Ho, secourable, accapara ma mère, l’empêchant de remarquer mon visage défait :
– Mes respects, madame. Mon nom est Ho. Je suis un camarade de classe de votre fille. Je pars aussi.
En d’autres circonstances, elle lui aurait opposé une froideur méfiante. Mais la douleur avait endormi sa suspicion.
~ Je suis contente de vous connaître. Soyez pour elle un bon frère aîné, prenez soin d’elle.
Elle m’enveloppa de son regard embué.
Il n’y avait plus rien à dire.
La voix du haut-parleur annonça l’embarquement immédiat.
~ Ecris-moi vite.
Je fis «oui» en me détournant.
Notre groupe s’étira vers la porte de départ. Je marchais
dernière.
Je me retournai : les visages familiers, les mains qui s’agitent, qui s’éloignent. J’essayai désespérément d’absorber ces images comme si elles pouvaient me sauver. Bientôt je les perdis de vue.
L’avion décollait. J’avais la gorge sèche. Et derrière mes paupières closes, derrière l’écran mouillé de mes yeux, jl y avait les haies de bambous, l’étang de mon enfance, les visages aimés et le dos satiné de la vieille nourrice qui m’emportait dans les rues silencieuses de Hanoi, par une nuit de crachin…

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