SAIGON 8

Je ne l’aimais pas mais, disait-il, il ne désespérait pas de me voir un jour changer d’avis. Sur cette question, il nous arrivait de plaisanter souvent. J’aimais la légèreté de nos rapports. Je me croyais vulnérable. Jusqu’au jour où il se tint tout contre mon dos pour me montrer la lune à son premier quartier. Une force d’aimant m’attira vers l’homme dont le souffle brûlait a nuque. Mon buste, naturellement, comme la branche s incline vers l’eau, rencontra la poitrine de mon compagnon. J eus un vertige. Au prix d’un violent effort, je fis un pas côté, m’arrachant à la tentation. La tête renversée dans l’attitude de celle qui admirait le ciel, je profitai de cette feinte pour reprendre le contrôle de moi-même. L’homme n’avait vu de moi qu’un dos immobile.
– Quelle belle nuit, soupira-t-il.

– Il est tard, rentrons, suggérai-je.
Nous nous éloignâmes. Ma vertu était sauve.
Cette frustration douloureuse, cette guerre permanente contre ma sensibilité cessèrent du jour où je pus, platoni¬quement, m’apaiser auprès de Ma, en toute quiétude. On le considérait comme mon petit frère et l’amitié qui m’unis¬sait à sa sœur ainsi que l’affection que me portaient ses parents ne faisaient que renforcer cette idée. Ma lui-même s’enorgueillissait en toute innocence du rôle chevaleresque que le père lui avait assigné. Nous devînmes, de ce fait, inséparables. J’aimais poser ma joue contre le tissu rugueux de sa chemise pendant que sa bicyclette nous conduisait à travers les rues ombragées de Saigon. En fermant les yeux je pouvais remonter le temps, substituer à ce dos celui du professeur contre lequel ma joue s’était appuyée de la même façon lors de nos escapades d’autrefois. Ma ignorait tout de mes rêveries. Quant à moi, je me contentais de jouir de sa présence à son insu.

Ce statu quo dura jusqu’à la fête de la mi-automne. C’est une fête destinée aux enfants. Les rues, à cette occasion, débordaient d’une foule bruyante et rieuse. Cette année-là, nous y allâmes avec la famille de Bich, ses parents, ses frères,j ses sœurs et moi – un groupe de huit personnes. Nous nous tenions par la main, attentifs à ne pas nous perdre dans la cohue. Mais malgré ces efforts, la marée humaine, par vagues, nous sépara les uns des autres. À la fin je n’eus plus que la main de Ma dans la mienne.

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Nous marchions parmi un océan de lampions tenus par des centaines de mains haut levées, dont les flammeSl vacillantes étaient autant de feux follets dans la nuit. Les jeunes enfants, juchés sur les épaules paternelles, agitaient fièrement les tiges fragiles des lanternes en forme de pois- sons, d’étoiles ou d’animaux familiers.

Les gens, pour se frayer un chemin, nous précipitaient l’un contre l’autre. Nous poussions des cris mêlés de fous rires, tanguant au gré des bousculades, pressés par la foule corps contre corps. Une bande d’enfants turbulents fendit le tissu compact des promeneurs, leurs lampes légères si secouées qu’elles risquaient de prendre feu à tout instant. Ma me serra contre lui, offrant à la pression des badauds le rempart de sa personne. Nos visages se touchèrent. Nous nous regardâmes égarés. Un sentiment violent – de ceux qu’on rencontre dans des sociétés de frustration et d’interdits – nous submergea. Plus rien n’existait que l’attirance qui nous poussait l’un vers l’autre. Nous nous embras-sâmes à perdre haleine. De ce qui suivit, je ne garde que le souvenir d’une fête magnifique et d’un feu dévorant.

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